Minka, ma ferme au Japon

John Roderick

Traduit de l’anglais (américain) par Benjamin Aguilar Laguierce

 

Un petit déjeuner inoubliable

C’est le soir du dimanche 7 décembre 1941 qu’est née ma haine pour le Japon et les Japonais, une nation et une race que je connaissais à peine.

J’avais alors trente-six ans, j’étais le seul éditeur de service au bureau de Portland, dans le Maine, de l’Associated Press. C’était un dimanche tranquille sans histoire quand la cloche du télétype se mit à retentir, me soustrayant à ce rêve éveillé dans lequel j’avais sombré.

On pouvait lire sur le message urgent :

« LES JAPONAIS BOMBARDENT PEARL HABOR »

Les détails apparurent ensuite dans le cliquetis des télétypes : Des bombardiers embarqués de la Marine impériale japonaise armés de torpilles ont détruit sans prévenir presque toute la flotte américaine amarrée à Pearl Harbor, sur l’île hawaïenne de Oahu. Huit cuirassés ont été coulés ou gravement endommagés, 188 aéronefs détruits, 2280 soldats tués et 1109 blessés. Soixante-huit civils ont aussi perdu la vie.

Au vingt-et-unième siècle, l’ennemi est moins visible, plus difficile à localiser. Il agit dans l’ombre de QG secrets et frappe de nombreuses cibles difficiles à identifier et à défendre. Mais en 1941, il n’y avait aucun doute au sujet de l’ennemi. C’était le l’Empire du Japon. Un patchwork de faits, de fantaisie et de propagande avait persuadé des années durant les américains, dont je faisais partie, que le Japon était le mal et que les Japonais étaient des monstres aux grandes dents, myopes, cruels et lents d’esprit.

Suite à mon enrôlement dans l’armée en 1942, j’étudiai le japonais à l’université de Yale dans le cadre d’un programme militaire dédié à la formation d’interprètes en quantité suffisante pour l’occupation du Japon vaincu.

Tout aussi agréables qu’ils fussent, mes enseignants, des Japonais internés le temps de la guerre, ne suffirent pas à dissiper ma révulsion. La marche de la mort de Bataan, aux Philippines, qui avait ôté la vie à de nombreux prisonniers de guerre américains, et autres atrocités ultérieures, n’ont fait qu’accroître ce dégoût pour le Japon et les Japonais.

 

À la fin de la guerre, en 1945, je fus promu correspondant de l’AP en Chine. Devenir correspondant m’a ouvert les yeux sur un nouveau monde fascinant. Dans le mois qui a suivi, j’étais à Yan’an, et vivais dans une grotte dans la capitale assiégée des communistes chinois, à fréquenter Mao Tsé-toung. J’ai couvert la tragique tournure des évènements qui mènerait à leur conquête de la Chine en 1949.

De là, je suis allé à Amman, en Transjordanie, pour rendre compte de la naissance de l’État d’Israël et la tentative du monde arabe de le tuer dans l’œuf. Ensuite, je me suis installé dans le Londres et le Paris (la ville de mes rêves) d’après-guerre et après l’Indochine où j’ai relaté la défaite française à Diên Biên Phu.

À Saigon, je reçus en 1954 d’un ami japonais une invitation à visiter Tokyo en vacances. La Seconde Guerre mondiale avait pris fin neuf ans plus tôt. Je décidai d’accepter.

Je m’attendais à voir une ville peuplée des stéréotypes cruels et déplaisants de l’appareil de propagande militaire. Au lieu de cela, je fis la connaissance d’une nouvelle génération de Japonais aigris par une guerre fomentée par leurs aînés à leur pays et désireux d’en savoir plus au sujet des Américains, qui avaient mené l’occupation militaire d’une main certes ferme, mais aussi compatissante et intelligente, ce qui ne fut pas le cas des Japonais.

Ils étaient jeunes, ces Japonais, pacifiques et plus pro-américains que la plupart des Français que j’avais rencontrés à Paris.

Après des années et des années passées à haïr les Japonais, je les trouvai soudainement intéressants, intelligents et enthousiastes à l’idée de la démocratie et de la liberté. La majorité des jeunes Japonais était lasse du militarisme. Ils avaient hâte de s’essayer aux privilèges de la démocratie, de manifester et de protester, ce qu’ils faisaient presque quotidiennement, sans s’exposer au risque de torture et d’emprisonnement. S’ils n’avaient pas eu leur mot à dire dans la rédaction de la constitution pacifiste promue par les Américains, ils l’avaient adoptée ardemment. Leur pacifisme patent prenait racine dans les villes détruites et les millions de morts. Honteux d’être catalogués en tant que parias, ils mouraient d’une envie presque maladive de se hisser au rang des nations civilisées. J’avais envie de ne plus voir les Japonais en tant qu’ennemis ; provisoirement, j’envisageais de les accepter en tant qu’amis.

Si je parlai à quelques militaristes purs et durs, ils étaient rares et plus personne ne leur témoignait de respect. Ils n’avaient rien de nouveau ni d’original à dire : la défaite avait vidé leurs vieux arguments patriotiques à l’excès.

Pendant les cinq années qui ont suivi, je suis retourné au Japon en vacances depuis Paris et Hong Kong jusqu’en 1959, où l’AP finit par m’accorder ce que j’aurais le moins voulu au commencement, mais qui était désormais mon désir le plus ardent : mon affectation à Tokyo.

En plus de mon admiration pour le peuple vaincu, je me surpris à aimer le Japon aussi en raison des nombreuses réminiscences de la Chine qu’il évoquait, où j’avais passé les trois premières années de ma carrière professionnelle à l’étranger. En fait, j’aimais tant les Chinois et leur culture que j’avais envisagé de finir ma vie professionnelle pour prendre ma retraite à Beijing. Quand j’y avais vécu en 1947, c’était une ville endormie et poussiéreuse d’érudits, de philosophes et de vagues idéalistes. Je me sentais la capacité —ce n’était pas bien difficile— de devenir à mon tour l’un de ces idéalistes.

En 1949, Mao, le conquérant de la Chine, fit voler en éclats mes projets. Au lieu de se comporter comme le poète qu’il avait été, il devint un dictateur total et fit de la Chine une nation de robots. Il transforma Beijing en une métropole bruyante, fourmillante et organisée tout aussi imposante et insipide que le Moscou de la guerre froide.

Ce n’était pas ce à quoi j’aspirais, je décidai donc de tirer un trait sur mes rêves de Shangri-La chinois.

Au travers des siècles, il me semble que le Japon a subi l’influence de son voisin gigantesque. Qu’importe où je regardais, je voyais l’influence de la Chine dans la religion, la peinture, la sculpture, la littérature, le droit, la musique, la cérémonie du thé, les bouquets de fleurs ou encore le gouvernement du Japon. Même les idéogrammes du japonais étaient empruntés à la Chine. Mais les japonais s’en appropriaient d’une façon tout aussi particulière que marquée.

Si j’avais aimé la Chine et les Chinois et avais rencontré plusieurs communistes agréables, comme son premier ministre, Zhou Enlai, je brûlais de rage sous le contrôle inflexible et le dogmatisme erroné de l’apparatchik communiste. J’étais enchanté par la démocratie vibrante, énergique et sans complexes du Japon d’après-guerre et je me plaisais à dire et écrire ce que je voulais sans vivre dans la peur de ce que pourrait penser la bureaucratie communiste. Les Américains étaient nombreux à ne valoriser la démocratie qu’une fois perdue. Jouir des libertés dans une culture si semblable à celle de la Chine ancienne était plus que ce que je méritais. Mais cela me convenait à merveille.

Et pourtant, tout ce que j’avais aimé du Japon en 1959 —leur mode de vie détendu, leur interminable facilité de parole sur la politique, l’art, la musique, la littérature, le théâtre ou le sexe— fut sacrifié en 1964 sur l’autel de la nouvelle idole de l’industrialisation.

Le changement se fit progressivement. À partir de presque rien, les Japonais remirent sur pied leur économie annihilée. On consacra cinq années à la reconstruction de ce qui avait été, avant la guerre, le théâtre d’un boom industriel et n’était plus désormais que ruines. Quand Tokyo se vit confier l’organisation des Jeux olympiques de 1964, la reconstruction décolla dans un élan d’enthousiasme à la fois dévoué, soulagé et reconnaissant.

Les étudiants d’hier achevèrent leurs études et commencèrent à chercher du travail. Les Japonais plus vieux mais qualifiés trouvèrent de nouvelles opportunités avec l’édification d’immeubles de bureaux et d’usines. Ceux qui manifestaient dans les rues pour obtenir des réformes politiques furent distraits par de nouvelles possibilités de gagner de l’argent. Un bol de riz était bien assez pour changer le panorama politique.

Les Japonais que j’avais connus me délaissèrent pour se joindre à l’immense masse de travailleurs dans cette course du quotidien —l’éternelle lutte pour le pouvoir industriel et la richesse que j’avais osé imaginer enterrée dans le passé. D’aucuns qualifiaient de miracle économique le Japon qui se relevait de ses cendres après sa défaite pour redevenir une superpuissance. C’était, à mon sens, une erreur. La vie était plus simple et nombreux étaient les gens qui semblaient plus heureux dans cette ère de pré-industrialisation qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant. Alors que la course faisait rage, des centaines de nouvelles usines répandaient leur fumée dans l’air, déversaient leurs poisons toxiques dans les rivières et les ruisseaux et polluaient la terre. À Tokyo, en milieu d’après-midi, on ne voyait guère plus qu’à une centaine de mètres au loin.

 

Découragé et désabusé, je fis le projet de partir. Paris me faisait un appel du pied. Là-bas, le ciel était bleu, le vin copieux, les Français préféraient l’art de vie à la matérialité.

En plein milieu de ces préparatifs, je fis la connaissance d’un jeune Japonais du nom de Yoshihiro Takishita, affectueusement nommé « Yochan ». Il me présenta à ses parents dans sa ville d’origine, la ville de Shirotori dans les montagnes de Gifu, à 560 kilomètres de Tokyo. Son père, Katoji, était un ancien soldat de la cavalerie, droit comme un piquet, dans l’ancienne marine impériale. Sa mère, Kazu, était une férue d’histoire qui me délectait avec ses histoires des montagnes de Gifu.

Ils m’accueillirent avec un enthousiasme qui me frappa avant de me plaire. Ce fut le début d’une relation qui a duré plus de quarante ans. Les Takishita sont devenus ma famille substitution, Yochan est devenu mon fils adoptif. Grâce à eux, nos vies se sont trouvées chamboulées et mon long séjour au Japon, qui avait commencé par de la haine aveugle, est devenu amour.

Lors de mes visites successives, je fis la connaissance des fermiers, des charpentiers, des commerçants, des brasseurs de saké, des menuisiers et des politiciens provinciaux de cette petite ville rurale.

Je pus voir que la colonne vertébrale et la détermination du Japon ne reposait pas sur les grandes villes fourmillantes mais sur les valeurs perpétuelles des villages : le dur labeur, l’esprit collectif, le fatalisme, l’amour et le respect envers la nature, la superstition, la ferveur religieuse et le refus de se voir vaincu, quelles que soient les obstacles qui se présentent. L’industrie et le travail en équipe qu’ils alimentent et les compétences naturelles qu’ils maitrisent sont les éléments clefs de la force économique du Japon. C’est là la raison pour laquelle, en dépit d’un manque de ressources quasi-total, leur économie se hisse actuellement au deuxième rang mondial, derrière les États-Unis.

 

Quand Yochan, plein d’esprit, drôle et optimiste, vint me rejoindre dans la maison que je louais à Tokyo, je décidai de rester sur place. Le Japon n’évoquait pas seulement en moi une bonne histoire, mais également un endroit où vivre et travailler. La culture japonaise et ma toute nouvelle famille du Japon, les Takishita, étaient autant de tentations auxquelles je ne pouvais résister. Il y avait plus encore : les Japonais eux-mêmes. Leur bienveillance et leur affection pro-américaine, leur honnêteté, leur sincérité et leur politesse inébranlable me semblait rafraichissante. Et leur mode de vie dépouillé, propre, épuré faisait tilt. Ils avaient l’air d’être tout ce que je n’étais pas et à quoi j’aspirais.

Leurs talents culturels extraordinaires, comme les paravents peints, art dans lequel ils excellaient, les théâtres kabuki et noh, la calligraphie, l’impression au bloc de bois, les nombreux festivals religieux et champêtres aux couleurs vibrantes me fascinaient. Et, surtout, à mes yeux, leur cuisine. Agrémentée des meilleurs ingrédients, seulement rehaussée de quelques épices, servie dans des services élégants, c’était une nouvelle expérience gustative qui suscitait mon émoi.

Tout cela laissait une vive impression en moi, le garçon d’une petite ville du Maine que j’étais, et me faisait me sentir incroyablement chez moi dans ce pays que j’avais autrefois abhorré.

 

Après les Jeux olympiques, nous avons emménagé dans une autre maison à Kamakura, ville côtière à une cinquantaine de kilomètres de Tokyo. À l’époque, je ne songeais même plus à partir, je commençais à considérer la possibilité de passer plus de temps au Japon.

C’est au cours d’un petit déjeuner que le sujet arriva sur la table. Hoagy Carmichael, notre petit chien noir très joueur, chassait frénétiquement les papillons dans le jardin. Le soleil levant, écarlate dans la baie au loin, annonçait, comme dans le Candide de Voltaire, que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

« C’est un endroit magnifique, dis-je à Yochan. J’aimerais pouvoir m’acheter une maison comme celle-là, n’importe laquelle, au Japon. Plus de loyer, plus de proprios insupportables ».

Je ne faisais que parler pour parler, je n’étais pas à prendre au sérieux. Après trente ans passés en tant que reporter d’AP et journaliste correspondant, je ne possédais rien de valeur et n’avais aucune intention de changer. Et quand j’étais pris de tentation, je me remémorais l’avertissement de Thoreau selon lequel on pense posséder des choses, mais ce sont les choses qui nous possèdent.

Moi, j’avais eu, jusqu’alors, une vie de vagabond, d’insouciance et de détachement. Cela changeait, avec ma nouvelle famille. Je me sentais une certaine responsabilité dans mes échanges avec les Takishita, notamment avec Yochan, que je n’avais encore jamais éprouvée. Il a su réduire à néant la différence d’âge qui nous séparait en me traitant exactement comme il traitait Katoji. Ils avaient plus un rapport de fraternité que de père à fils tant ils blaguaient et s’amusaient ensemble, et s’appelaient l’un et l’autre par leurs prénoms.

D’esprit vif et exubérant, Yochan me charmait avec son sourire enfantin et ses badinages. Mais ce que je ne savais pas encore, c’est qu’à l’instar de Katoji, quand il avait quelque chose derrière la tête, il était effroyablement imparable.

Yochan ne me dit rien à ce moment-là, mais deux mois plus tard, il me demanda à l’improviste :

« John-san, tu étais vraiment sincère quand tu disais que tu voulais avoir ta propre maison au Japon ? »

Après une pause, je répondis :

« Euh, oui, mais ce n’était qu’un vœu pieux. Un rêve, à vrai dire. Je n’ai pas assez d’argent ».

Il fronça les sourcils :

« D’accord, je te prends au sérieux. Mes parents ont trouvé de vieilles fermes, appelées minkas, pas très loin de Shirotori. Tu dois pouvoir en acheter une pour trois fois rien.

—Qu’importe le prix, j’ai bien peur que ce soit trop cher pour moi, répliquai-je, et sur ce Yochan haussa les épaules.

—Elles ont pas mal souffert, poursuivit-il. Tu pourrais au moins y jeter un coup d’œil ».

Depuis notre rencontre deux ans plus tôt, la famille de Yochan s’était montrée incroyablement aimable à mon égard. Ils m’avaient presque littéralement adopté, moi, leur récent ennemi Américain, large comme une armoire à glace, et c’était sur leur insistance que j’avais pris Yochan, leur benjamin, sous mon aile lors de ses études universitaires.

Ils n’avaient pourtant pas besoin de me convaincre. Dès le début, et malgré notre différence d’âge, de race et de culture, nous nous sommes bien entendus. Au tout début, j’étais John-san, l’honorable John, mais bientôt, je devins simplement John, de la même façon qu’il appelait son père et sa mère par leurs prénoms, chose presque inédite dans les rapports de famille japonais entre parents et enfants. Mais Yochan n’était pas un jeune homme ordinaire. Déjà, il avait un sens de l’humour américain, cette capacité d’autodérision et ce mépris pour les usages. On aurait pu qualifier d’affectueux ses rapports avec ses parents et avec moi, relevés d’une forte dose de plaisanterie.

Mais à l’époque où Yochan me parla des minkas, je voyais dans les Takishita une famille de substitution. Je les aimais bien trop pour faire quoi que ce soit qui puisse les contrarier. Ils s’étaient démenés pour trouver une maison qui pourrait correspondre à ce qu’ils pensaient être mon budget. Il aurait été grossier de les décevoir, je décidai donc de jouer le jeu. Le lendemain, Yochan et moi rejoignîmes Katoji et Kazu à Shirotori, leur ville d’origine, passâmes la nuit sur place et prîmes le taxi aussitôt après le petit déjeuner en direction du lointain hameau d’Ise.

Ise se trouve dans la préfecture de Fukui, à bonne distance de la route menant aux montagnes de Gifu. C’était un endroit sauvage et isolé, idéal pour quiconque chercherait à se cacher du reste du monde.

Notre taxi s’arrêta peu avant un groupement d’une dizaine de fermes aux toits de chaume qui, au premier regard, semblaient rescapées d’une récente bataille. Il y en avait six ou sept en état de destruction avancée, aux toits effondrés, aux murs effrités, aux planches saillantes telles des os déchirant la chair. Il y avait du vide à l’endroit où d’autres se dressaient jadis. Seules six ou sept avaient survécu.

Je regardai Yochan. Il me fit signe qu’il m’expliquerait plus tard.

En silence, nous passâmes en revue les maisons les unes après les autres jusqu’à celle que Kazu et Katoji préféraient. C’était un monstre de maison. J’en avais vu des fermes, dans mon Maine natal, et aussi en Europe. Mais aucune de la sorte. Avec neuf mètres de hauteur, le toit raide couvert de chaume, prévu pour supporter la neige, me toisait comme un éléphant fou furieux. J’étais terrifié par sa taille et sa hauteur.

Du coin de l’œil, je guettai la réaction des Takishita, père, mère et fils. Katoji et Kazu étaient contemplatifs, comme s’ils venaient de découvrir le tombeau égyptien du roi Toutânkhamon. L’extase que leurs visages trahissait était le même que celui de Yochan qui, comme moi, voyait cette maison pour la première fois.

Je me demandai si c’était bien la même ferme que l’on regardait. C’était le cas.

Quand nous entrâmes, mon émerveillement et mon dégoût gagnèrent en intensité. Elle était froide, humide, couverte de toiles d’araignée, sale et menaçante. Il m’était presque impossible de voir dans l’obscurité des immenses poteaux et poutrelles qui soutenaient le toit massif. Ma réticence s’évapora à la vue des larges madriers qui constituaient le plancher. Je n’avais jamais vu de ma vie un tel plancher, il s’élevait à plusieurs dizaines de centimètres d’un sol de terre battue appelé doma. C’était un bâtiment bien trop grand, trop étrange, trop puissant. Il me laissait une sensation de malaise. Même si elle avait été dans mon budget (je supposai que le prix était tout aussi élevé que le toit), cette maison n’était pas faite pour moi.

Même si je voyais bien comment ils se sentaient, je me refusais à croire que les Takishita pensaient sérieusement que je voudrais faire d’une telle structure monstrueusement grande, impossible à chauffer et tristement rebutante mon chez-moi. Mais, même si je pensais qu’ils étaient bien trop sensés pour nourrir de telles idées, je me rendis compte avec un pincement au cœur qu’au contraire, c’était bien le cas.

J’ai toujours été très sensible aux sentiments des autres, un trait de caractère à la limite de la faiblesse. Parce que je les aimais et comprenais leurs motivations, je décidai de garder le silence pendant que les Takishita me trainaient moi, qui n’avais rien demandé, dans cette improbable recherche de maison cauchemardesque. Par politesse, je faisais l’intéressé, mais en fin de compte, dans une démonstration de regret, j’étais déterminé à dire non. Fermement.

Le propriétaire, un homme d’âge mûr, amical, petit, au visage rouge, se joignit à nous quelques minutes plus tard :

« Mon nom, dit-il après avoir fait une longue révérence, est Nomura. Vous m’honorez en visitant ma modeste demeure. La maison où vous êtes a été construite en 1734 et je suis le chef du village. Il me sourit. Mes ancêtres étaient des Heike, poursuivit-il. C’est au douzième siècle qu’ils ont construit la première maison à cet endroit ».

Ce moment de traditions et d’histoire me sortit de mon manque d’intérêt total pour cette chasse à la maison. J’avais entendu parler des Heike. C’était les perdants les plus appréciés du Japon. Il s’agissait d’un clan militaire basé à Osaka qui avait livré bataille contre les Minamoto de Kamakura dans la lutte pour la domination du Japon au douzième siècle. Après les avoir massacrés au cours de plusieurs batailles sanguinaires, les Minamoto les traquèrent et les tuèrent presque tous. Peu d’entre eux en réchappèrent. Les Japonais voient dans leur fin tragique une triste glose sur l’évanescence de la vie et une leçon d’humilité ; même les plus puissants meurent un jour, et leurs œuvres redeviennent poussière. Les rares descendants des Heike jouissent d’une renommée comparable à celle d’une star du cinéma ou du sport.

Je regardai ce petit homme au regard doux d’un œil plus respectueux encore :

« Tout Américain que je sois, j’ai lu des choses sur les Heike, répondis-je. Ils sont très connus à Kamakura, là où je vis. Vos ancêtres étaient des gens aussi tragiques que courageux.

—Mon vénérable ancêtre, ajouta-t-il en s’inclinant davantage encore, a trouvé la sécurité ici en 1188 après avoir fui les Minamoto victorieux lors de la fameuse bataille. Cette maison est gorgée de souvenirs. Je suis désolé de m’en séparer. Mais tel est le destin. Shikataga nai. Il n’y a rien que je puisse faire.

—C’est très aimable de votre part d’envisager de vendre cette majestueuse demeure à John-san, commenta Katoji en se raclant la gorge, avant de me regarder puis de le regarder.

—Ce serait un honneur pour moi de la donner à un journaliste Américain de sa renommée. On m’a assuré qu’il aime et qu’il respecte la culture japonaise et qu’il la chérira comme si elle était sienne ».

J’écoutais cet échange avec stupéfaction, sans trop savoir à qui ils faisaient référence. Les évènements prenaient une tournure déroutante. Je me sentais comme un naufragé qui se noyait encore et encore. J’avais perdu le contrôle de la situation. Ce n’était pas le scénario que j’avais envisagé avec certitude.

C’est dans cet état de confusion que j’entendis la voix de Katoji, distante, demander à Nomura-san :

« Dans votre grande et bienveillante générosité, combien demandez-vous pour cette maison splendide ? »

La réponse fut brève et directe :

« 5 000 yens vous conviendraient-ils ? »

Le chiffre me fit sursauter. Je suis nul en maths, mais je savais que 5 000 yens, à l’époque, équivalait à quatorze dollars américains. Je n’arrivais pas à le croire. Même si je détestais cette maison aux courants d’air mais magnifique et ne la voulais à aucun prix, force était de constater qu’elle valait beaucoup plus que cela.

Ces gens de la campagne se moquaient-ils de moi, l’innocent petit Américain ? Je n’eus pas le temps de demander. Les visages des Takishita se mirent à briller comme le soleil au-dessus du mont Fuji. Yochan rayonnait. Je me sentais stupide et ne pus que lui rendre un sourire timide.

Même après, quand j’ai pris consciencen du fait qu’au lieu de me vendre cette vieille minka, on me l’a offerte, mon inconscient s’est refusé à admettre la vérité. Un silence s’installa, il sembla durer une éternité. Moi, je restai assis à ne rien faire tandis que tous les yeux étaient rivés sur moi, dans l’expectative. Yochan me fit clairement comprendre que je me devais d’accepter.

Je me sentais idiot, mais comme je ne voulais pas faire de scène, je sortis de ma poche les 5 000 yens demandés —le prix d’un bon repas pour une personne à Tokyo— et les remis à Nomura-san, qui refit une révérence. Les Takishita se mirent à applaudir.

Brusquement, Yochan nous présenta une feuille et un stylo et dressa un acte de vente rustique que Nomura-san signa. Pour Yochan, cet ancien étudiant de l’université Waseda, ce fut le premier et dernier acte juridique. Nous ne le savions pas encore, mais les évènements de ce jour-là tirèrent un trait définitif sur son rêve de jeunesse de devenir avocat.

J’étais maintenant le propriétaire réticent d’une énorme minka que je n’avais pas voulue et que j’avais acquise à un prix que je ne pouvais pas refuser.

« Que diable vais-je faire avec ce satané machin ? » pensai-je.

Je souris aux Takishita et à Nomura-san. N’importe qui se serait rendu compte que ce n’était pas sincère. Mais leur euphorie était telle qu’ils n’y voyaient que du feu.

[…]

Benjamin Aguilar Laguierce est traducteur professionnel. Après des études hispaniques spécialisées en traduction et linguistique (master études hispaniques et hispano-américaines) et en traduction (master traduction pour l’édition, spécialité anglais), il se dédie à la recherche (doctorat en traductologie) en traductologie, linguistique et lexicologie, la traduction éditoriale, la jurilinguistique et la traduction technique.

benjamin@laguierce.com

You might also enjoy: