Gabriela Ponce, Sanguínea

Traduction de Benjamin Aguilar-Laguierce

 

4

Il m’ouvre la porte. Je vois passer le chat noir. Cela sent une fois de plus l’urine et la terre. Je me suis habituée à ce qu’il ne dise rien. Il me regarde et dans son regard se promènent les questions qu’il veut me poser mais ne me posera pas. Rien, en revanche, ne me perturbe, et je l’étreins. Je m’accroche à ses longs cheveux et les tire un peu tout en ouvrant les boutons de sa chemise d’où jaillit la pâleur de sa poitrine, traversée par deux tétons qui ressemblent à des raisins secs que je lèche. Jamais je n’ai tété de téton masculin avec un tel amour. Je le tète en imaginant que du lait noir en sortira et je me sens enfouie jusqu’au cou dans cette poitrine. Puis il m’embrasse et me pousse doucement sur le matelas et, quand enfin il me pénètre, je suis au bord de la folie, la langue dehors et le vagin grand ouvert, je le sens mousser. Il frotte la partie ample de son pénis contre mon clitoris et, au moment de jouir, sur la poutre qui traverse la pièce, apparaît une chauve-souris. Une chauve-souris qui s’est perdue et que l’on n’entend pas au milieu des violons que l’homme a mis à tue-tête sur l’ordinateur. Une chauve-souris qui à peine se lève et s’approche pour renifler. Je ressens, moi, une peur intense dans la poitrine, mais le regard aveugle de la chauve-souris, son regard de glace, sa vue maladroite, éveillent une énorme tendresse en moi, et l’homme qui ne s’en rend pas compte jouit, et en jouissant, son dernier mouvement, un mouvement maladroit, effraye l’animal qui allait semblait-il se poser sur son dos. Elle ressort alors par les fenêtres ouvertes vers la nuit et je reste là à observer l’obscurité ténue et, avec elle, la grimace de plaisir, cette discrète grimace que l’homme fait en déchargeant son sperme. Cet homme ne me touche pas. Non. Il s’enfonce dans le plaisir et à chaque pénétration sa verge se gonfle et exsude, mais lui, il ne me touche pas. Il ne me saisit pas par le cul. Il ne s’occupe pas de mes seins. Parfois il me comprime de ses doigts, avec une douceur insolite, les hanches. Parfois, seulement parfois, il me sent le cou, comme un enfant me sentirait, à la recherche de mon téton, pour le mordre tendrement et retourne vers ma bouche pour l’embrasser ou la couvrir doucement de bave et se retirer ensuite. Par cette absence de toucher je ressens la pénétration en toute pureté. Ce que j’exprime est sans doute imprécis, mais que puis-je y faire. J’essaie encore : il ne prend pas, il ne s’approprie de rien, il n’a que son pénis à frotter et par ce frottis on parvient à ressentir le lien étrange de la pénétration et s’ensuivent des révélations et des orgasmes les uns après les autres. Je divague encore ou je me laisse gagner par la mièvrerie. Voilà, je reprends : seul son pénis touche, ce frottis est le seul, celui de son organe érigé contre le mien, érigé, rien d’autre, de la différence ou de la fusion se produit un mince effondrement entre le matériel et l’informe, entre les chairs fragiles et douces de nos organes et quelque chose par-delà elles. Ainsi va le monde, qui entre et qui sort par ma fente. Et une chauve-souris qui, sur le point de toucher son corps, prend ses ailes à son cou et s’enfonce dans la nuit. Une vague idée de mon mari, où peut-il bien se trouver en ce moment même ; lui qui fait tout sien, le prend avec l’anxiété qui toujours exsude par ses mains.

 


 

Benjamin Aguilar-Laguierce est traducteur professionnel depuis 2005. Après des études en langue espagnole et anglaise, il se lance dans la traduction éditoriale,juridique (dont les traductions assermentées) et technique (spécialisée). Doctorant et chercheur en traductologie et linguistique appliquée, il est titulaire d’un master en études hispaniques (mention très bien) et d’un master en traduction éditoriale d’anglais (mention bien) de l’Université Bordeaux Montaigne. Il est également expert traducteur assermenté près la cour d’appel de Pau.

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