LE CONCERT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rang 1, fauteuil numéro 9. Je m’agite sur le siège jusqu’à ce que la tapisserie usée s’adapte à mon corps. Je croise les jambes et observe avec intérêt l’apparition dans un ordre parfait et travaillé de ceux qui transformeront dans quelques minutes la rigidité du papier et les portées en notes de musique. Tandis qu’ils prennent place et se préparent, sans m’en rendre compte, je me surprends à passer en revue un à un les musiciens. Nœuds papillon bien ajustés et cols amidonnés pour eux ; robes à manches longues, légèrement évasées pour elles. Mes yeux s’attardent maintenant sur la violoncelliste la plus proche de l’estrade qui sera occupée plus tard par le chef d’orchestre. Ses cheveux blonds relevés en chignon mettent en relief un visage ovale et des yeux verts derrière des lunettes sans monture. Son teint clair, ses lèvres charnues et rosées, et son nez fin soulignent les traits d’une indéniable beauté. Sa tenue est différente. Sa robe, droite, est maintenue par deux fines bretelles tenant lieu de manches. Son décolleté en croissant de lune fait ressortir ses épaules anguleuses de l’ensemble de sa silhouette. Elle ne porte pas de collier. Ses bras, longs et légers comme les vagues d’une mer, évoquent en moi l’image lointaine d’une danseuse de chez Lladró posant pour les passants dans une vitrine de la Gran Vía de Madrid. Tous se lèvent pour accueillir le maestro. Elle aussi qui, les yeux indécis, lui adresse un regard furtif. Lui, dès son apparition à l’autre bout de la scène, l’a cherchée et a plongé sur la jeune femme ses profondes pupilles.

Sa posture détendue lors de l’accord se fait solennelle quelques instants plus tard. Son regard se perd dans le vide. Son doux mouvement gagne petit à petit en intensité. Et son corps se balance à gauche, à droite, au centre. Ses bras bougent, s’agitent, s’élèvent comme ceux d’une Marianne[1]. À seulement quelques pas d’elle, le maestro brandit une baguette ferme ; son visage se tend, ses lèvres se contractent, ses yeux se plissent avec vigueur et lui tout entier, grand, svelte et arrogant, saute sur sa petite estrade, s’abandonnant à deux passions.

L’allegro ouvre la composition musicale et me prépare à une après-midi d’aigus et de graves parfaitement harmonisés. Premier silence. Les applaudissements sont contenus. La mélodie des flûtes, des hautbois, des bassons et des cordes s’avère candide à mes oreilles. Le dernier mouvement, en revanche, m’empêche de rester sereine sur mon fauteuil, gagnée par le tempo frénétique que le chef et les musiciens impriment à la symphonie de Mendelssohn.

Et mes yeux sur lui et ses yeux sur la jeune violoncelliste.

Ses bras semblent n’obéir à nul autre ordre que celui de ne jamais s’arrêter ; son corps saute, agité, jusqu’à l’exténuation. Les musiciens semblent s’emballer eux aussi. D’un côté, les violons bondissent de leurs tabourets qui les portent au-dessus des violoncelles. Les instruments à vent gonflent et dégonflent les joues au rythme de l’asphyxie, les contrebasses et les violoncelles perdent leur calme habituel pour se joindre à la frénésie, la percussion clôt dans un cercle magique tout un tumulte magistralement harmonisé pour que le chaos de sons et de silences, emmené par la baguette du magicien italien, déploie les ailes libres d’une colombe sauvage.

Et je les regarde tous les deux.

La symphonie numéro 4, ou « l’italienne », comme on l’appelle, m’a apporté quelques bribes de paysages toscans où la végétation foisonne d’intenses verts. Je les imagine maintenant ensemble, ressentant l’urgence de rentrer en Italie, dans les entrailles de cette Italie dont Mendelssohn a extirpé ces jeux de notes et d’accords qu’il a transformés en chef d’œuvre.

Je me lève et j’applaudis.

L’Italien, tel un diestro offrant la faena à l’ensemble des arènes, déroule un geste cérémonieux de gauche à droite désignant les musiciens pour finir sur la violoncelliste. Il s’incline avant de lui baiser la main.

Et je la regarde, elle. Seulement elle.

Quelques lignes sur ma carte accompagnent un bouquet de roses rouges et jaunes.

J’attends, assise sur un fauteuil Louis XV de velours grenat à l’armature dorée. Quinze minutes se sont écoulées. Je me retourne pour enfiler mon manteau. Quelqu’un le tient derrière moi. Ses cheveux dorés lâchés et ses immenses yeux verts m’offrent un instantané qui m’accompagnera jusqu’à la fin de mes jours. Le grand hall devient un Olympe particulier dédié à la déesse Vénus.

Sans mot dire, nous descendons les escaliers du Théâtre Royal et mettons un pied dans notre nouveau monde.

[1] En français dans le texte (N. des T.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le concert

« Le concert » est une nouvelle extraite du recueil de nouvelles d’Elvira Cámara,  Antología de sensualidad y erotismo, traduite de l’espagnol (Espagne) par Benjamin Aguilar Laguierce et Agnès Méliande, publiée aux éditions Entorno Gráfico de Grenade en 2021, disponible à la vente ici.

Ce recueil de nouvelles traite de la sensualité et de l’amour d’un point de vue tantôt nostalgique, tantôt triste, tantôt plein d’espoir, mais toujours poétique et passionné.

Cette traduction a été élaborée dans le cadre du projet de traduction collective TRADCOL qui a réuni notamment différents étudiants des universités de Grenade et de Bordeaux Montaigne autour de la traduction des nouvelles, du début à la  fin : analyse littéraire, traduction, premier brouillon, deuxième brouillon, relecture, relectures croisées… pour aboutir à des textes de grande qualité en français.

« Les instruments à vent gonflent et dégonflent les joues au rythme de l’asphyxie, les contrebasses et les violoncelles perdent leur calme habituel pour se joindre à la frénésie, la percussion clôt dans un cercle magique tout un tumulte magistralement harmonisé pour que le chaos de sons et de silences, emmené par la baguette du magicien italien, déploie les ailes libres d’une colombe sauvage.«