Traductométrie : comparer des traductions avec les outils de la textométrie

Comment savoir si deux traductions d’un même texte diffèrent vraiment, ou si l’on se contente de les trouver différentes ? Comment repérer les habitudes d’un traducteur, ses lissages, ses explicitations, la manière dont il traite les marques régionales de l’original ? La lecture attentive reste irremplaçable, mais elle gagne à être éclairée par des mesures. C’est l’objet de la traductométrie.

Qu’est-ce que la traductométrie ?

De la textométrie à la traductologie comparée

La textométrie est un ensemble de méthodes qui analysent les textes à l’aide de calculs statistiques : fréquences, spécificités, cooccurrences, concordances. La traductométrie les applique à la traductologie comparée, c’est-à-dire à l’étude de traductions mises en regard de leur original ou les unes des autres.

Une linguistique des écarts

Dans mes travaux de doctorat, je défends l’idée que la comparaison de traductions peut dégager une linguistique des écarts : ce qui, d’une langue discursivement marquée, ne passe pas, se transforme ou se déplace dans la traduction. L’écart n’est pas un défaut à corriger, c’est un objet d’analyse. Cette démarche s’inscrit dans mes recherches sur l’œuvre de Jorgenrique Adoum, présentées sur la page consacrée à ma thèse de doctorat.

Comment procède-t-on ?

Constituer et aligner un corpus parallèle

On rassemble le texte original et sa ou ses traductions, puis on les aligne segment par segment. Cet alignement permet de savoir exactement ce qui correspond à quoi, et de ne pas comparer des phrases au hasard.

Fréquences, spécificités, cooccurrences, concordances

Les fréquences montrent ce qu’un texte emploie souvent, les spécificités ce qui le distingue d’un autre, les cooccurrences quels mots vont ensemble, et les concordances comment un mot est employé dans ses contextes. Appliqués à des traductions, ces outils révèlent des régularités que la lecture continue ne perçoit pas toujours : un terme systématiquement adouci, une construction jamais conservée, un registre qui s’uniformise.

Interpréter : du chiffre au sens

Une mesure n’a de valeur que si elle est interprétée. Un écart de fréquence ne dit rien sans lecture du contexte et connaissance des deux langues. La traductométrie n’est pas une machine à produire des verdicts : elle oriente la lecture, elle ne la remplace pas.

Ce que la traductométrie permet de voir

Les tendances d’un traducteur

La traductologie décrit des tendances fréquentes : explicitation, normalisation, simplification. La traductométrie permet de les repérer sur un corpus donné et de les décrire chez un traducteur précis, sans se fier à une impression.

Comparer plusieurs traductions ou retraductions

Quand une œuvre a été traduite plusieurs fois, la comparaison de ces versions éclaire l’évolution des choix et des normes. Elle permet aussi de mesurer ce que chaque traducteur conserve ou efface de l’original.

Le traitement de la variation

Les marques régionales, comme les tournures de l’espagnol andin ou les registres propres à une variété d’anglais, sont souvent les premières victimes du lissage. Mesurer leur traitement montre à quel point une traduction préserve la voix de l’original. Mes recherches sur l’espagnol andin équatorien (non-concordance du datif, bénéfactif, gérondif perfectif, passé composé résultatif, futur à valeur impérative) nourrissent cette lecture. Sur le versant littéraire, voir aussi traduire le géolecte en littérature.

Applications en expertise

Contester ou défendre une traduction

Dans un litige, la traductométrie apporte des éléments objectivables à une contre-expertise de traduction : cartographie des écarts, récurrences, passages systématiquement modifiés. Elle sert aussi à défendre une traduction injustement critiquée.

Ressemblances anormales et attribution

Quand deux traductions se ressemblent de façon troublante, ou lorsque l’on s’interroge sur l’origine d’une traduction, les mêmes outils s’articulent avec l’attribution d’auteur et la stylométrie forensique, qui repose sur la notion d’idiolecte.

Traduction littéraire et droits d’auteur

Dans l’édition, la comparaison chiffrée de versions peut éclairer un différend sur l’originalité d’une traduction. Voir traduction littéraire et droits d’auteur.

Outils et transparence

J’utilise des logiciels de textométrie et de concordance reconnus (TXM, AntConc, TextStat), détaillés dans la page analyse linguistique complexe. Les paramètres et les étapes sont documentés, afin que l’analyse soit reproductible et discutable.

Un exemple de raisonnement

Imaginons deux traductions françaises d’un même roman. Dans l’original, un mot régional revient souvent. La première traduction le rend toujours par un terme neutre ; la seconde le conserve en italique, puis l’explique la première fois. Une concordance du mot dans chaque version, rapprochée de l’original, montre immédiatement ces deux stratégies, leur régularité et leurs exceptions. Il reste ensuite à les interpréter : parti pris esthétique, contrainte éditoriale, ou méconnaissance de la variété d’origine.

Limites

La traductométrie suppose un corpus assez étendu pour que les mesures soient significatives. Elle ne dit pas si une traduction est « bonne » : elle décrit des choix. Elle ne remplace ni la lecture ni la connaissance des langues, et ses résultats se discutent.

Demander une analyse

Si vous souhaitez comparer des traductions, étudier le traitement d’un trait de langue ou documenter un différend, écrivez-moi en précisant le texte, les versions concernées et le but de la comparaison.

Questions fréquentes

Quelle différence entre textométrie et stylométrie ?

La textométrie est un ensemble d’outils d’analyse statistique des textes. La stylométrie en est une application orientée vers le style et l’attribution. La traductométrie les met au service de la comparaison de traductions.

Faut-il un corpus important ?

Plus le corpus est étendu, plus les mesures sont fiables. Pour de courts textes, la traductométrie s’appuie davantage sur l’analyse qualitative.

Quelles langues ?

L’anglais, l’espagnol (Espagne, espace andin, Amérique latine en général) et le français.

Est-ce utile pour un litige ?

Oui, pour documenter des écarts de façon objectivable. Elle s’intègre alors à une contre-expertise de traduction ou à une analyse de linguistique judiciaire.

Peut-on l’appliquer à un contrat ou à un texte non littéraire ?

Oui, si la taille du corpus le permet. Pour les contrats, elle complète l’analyse linguistique de documents juridiques.

Où en savoir plus sur vos recherches ?

Consultez la page sur ma thèse de doctorat.