Passé composé résultatif et passé composé rapporté en espagnol andin
Dans l’espagnol andin équatorien, le prétérit parfait composé ne fonctionne pas d’abord comme une marque de temporalité : il code avant tout une information de nature aspectuelle, ainsi qu’un certain rapport du locuteur au procès qu’il énonce. Deux grandes valeurs structurent cet emploi particulier du passé composé équatorien : une valeur résultative, d’une part, et une valeur rapportée, d’autre part. La distinction entre ces deux valeurs éclaire considérablement la manière dont l’espagnol des Andes s’est réorganisé au contact du quichua, et se révèle d’un intérêt tout particulier lorsqu’on l’observe à l’œuvre dans la poésie de Jorge Enrique Adoum (JEA).
La valeur résultative : une prise de conscience surprise
Lorsque le passé composé équatorien exprime la résultativité, il ne s’inscrit pas en opposition avec le prétérit simple : les deux formes peuvent alors coexister sans qu’il y ait de contraste sémantique marqué entre elles. Il en va tout autrement lorsque le passé composé assume une valeur rapportée — proche de ce que le droit désignerait comme du « ouï-dire », c’est-à-dire l’expression d’un fait connu par personne interposée, per relationem. Dans ce second cas, une véritable opposition s’installe face au prétérit simple, qui conserve alors sa valeur de témoignage direct ou de perception immédiate du procès.
La valeur résultative se manifeste notamment à travers une construction particulière, celle du prétérit parfait composé (PPC) haber sabido suivi d’un verbe à l’infinitif, ce dernier portant l’élément de surprise que le PPC vient actualiser. On la retrouve par exemple dans deux énoncés d’Adoum : « El mundo ha sabido ser lindo » et « el ser humano ha sabido ser feo ». Ces deux tournures peuvent se paraphraser respectivement par « le monde est beau, et je découvre ce fait avec surprise, car je ne m’y attendais pas » et « les êtres humains sont mauvais, et cette réalité me surprend, car elle m’était jusqu’alors inconnue ». Ce que le PPC vient exprimer dans ces deux cas, c’est donc conjointement une prise de conscience et un effet de surprise associé à cette prise de conscience — deux composantes indissociables de la valeur résultative telle qu’elle s’observe en espagnol équatorien.
La valeur rapportée : un héritage direct du quichua
Pour cerner la valeur rapportée du prétérit parfait équatorien, valeur directement induite par le contact avec le quichua, un échange avec Elvis Maldonado Crespo, enseignant de quichua et locuteur natif de cette langue, s’avère particulièrement éclairant. Il rappelle qu’il existe en quichua un mot, ñawpa, qui désigne à la fois le passé et le futur — le futur étant conçu comme les jours à venir, le passé comme les jours qui ont déjà pris les devants du jour présent. Dans la conjugaison des verbes au passé, deux terminaisons distinctes coexistent : ainsi, pour le verbe mikuna (« manger »), la forme mikurka (« il mangea ») s’emploie lorsque le locuteur a été témoin direct de l’action rapportée, tandis que la forme mikusha (« il a mangé ») s’utilise lorsque le locuteur rapporte un fait dont il n’a pas été personnellement témoin, mais qu’il tient d’un tiers.
Cette opposition, entre un passé vécu et attesté par le locuteur lui-même et un passé simplement rapporté par un tiers, se retrouve nettement dans l’usage quotidien de l’espagnol équatorien, comme en témoignent deux échanges notés à Quito auprès de locuteurs de cette variante. Dans le premier, une locutrice commence par dire « Enrique le dijo a Pablo… » avant de se corriger aussitôt — « ¡no, miento! » — pour reformuler : « Enrique le ha dicho a Pablo que… », précisant enfin qu’elle tient cette information d’un tiers, Adrián. Dans le second échange, une locutrice demande à son interlocuteur s’il a vu ce que Ángela a publié sur un réseau social — « lo que posteó » — avant de corriger elle-même son énoncé en « ha posteado », en précisant qu’elle-même n’a rien vu directement. Dans les deux cas, le passage du prétérit simple au prétérit composé accompagne très exactement le passage d’une prétention à un témoignage direct vers l’aveu explicite d’une connaissance seulement rapportée : la correction grammaticale suit pas à pas la correction épistémique.
Une polyphonie poétique construite sur la grammaire
Ces deux dimensions — résultativité d’un côté, caractère rapporté ou évidentialité indirecte de l’autre — irriguent très largement la poésie d’Adoum, sans toutefois s’y réduire à une simple illustration de la variante équatorienne de l’espagnol. Le recours fréquent à ces valeurs aspectuelles permet en réalité à la voix poétique de dédoubler son propre discours, de faire naître en creux une polyphonie que la seule polysémie grammaticale suffit à véhiculer. Combinée aux autres traits géolectaux qui traversent l’œuvre d’Adoum, cette abondance du passé composé participe pleinement d’une stratégie plus large : faire de l’espagnol équatorien un véritable vecteur d’expression lyrique à part entière.
Plusieurs occurrences tirées de Poesía hasta hoy permettent d’illustrer, à des degrés divers, cette richesse aspectuelle. Dans « hemos sido hombres por encima de todo », adressé par la voix poétique à sa fille dans un poème-testament, le passé composé conjugue résultativité et évidentialité indirecte : une prise de conscience de la condition humaine, induite par l’intervention implicite d’un tiers, vient fonder par anticipation la légitimité du combat mené « au-delà de la limite de la haine ». L’usage du passé composé permet ici à la fois de rendre sensible l’influence de ce passé sur le présent du poème, sa dimension résultative, et un effet de distanciation, voire d’étrangement.
L’énoncé « Gracias, ha sido una tarde deliciosa » peut quant à lui se lire à la lumière de la norme péninsulaire et hispano-américaine générale, où le passé composé signale la perfectivité d’un procès achevé mais dont les effets se prolongent dans l’immédiateté du présent d’énonciation : le locuteur y félicite alors son interlocuteur pour une soirée qui vient tout juste de s’achever. Cette lecture reste pleinement compatible avec la valeur résultative équatorienne, laquelle peut aussi bien exprimer la surprise que renforcer, par emphase, un remerciement — emphase que confirme d’ailleurs la présence, juste après, de l’expression géolectale « no se pierdan, vuelvan pronto », formule de prise de congé propre à l’espagnol équatorien.
Dans « y todos apretados porque siempre han sido así como mazorca », le passé composé prend une valeur à la fois résultative et continue : la voix intérieure du poème « La novia interrumpida » attribue aux populations indigènes équatoriennes une caractéristique perçue comme intrinsèque et non temporelle, mais dont sa connaissance demeure de nature extérieure, médiatisée par un tiers. Cette distanciation aspectuelle traduit, en creux, une forme d’aliénation de la voix poétique vis-à-vis du groupe indigène évoqué, et prépare la dissociation qui se dessine, au fil du poème, entre la fiancée libre de ses mouvements et le fiancé emprisonné parmi des codétenus indigènes désabusés.
L’exemple « todo ha sido tan súbito tan corto que aún me sobra amor » combine résultativité et évidentialité indirecte pour donner à voir une dissociation entre le sujet poétique d’avant et celui d’après une rupture amoureuse : en s’excluant grammaticalement du procès décrit, la voix lyrique signale au lecteur qu’elle n’a pas été actrice de la décision de séparation, une lecture que vient renforcer la suite du vers, « aún me sobra amor ».
Les exemples « descubren que habían sido humanos antes del desierto » et les deux variantes miroirs « entonces supo él/ella que siempre había sido un pocoautor/a de todos sus poemas » relèvent quant à eux d’un effet de surprise attaché à une information jusqu’alors inconnue du sujet lui-même : le plus-que-parfait équatorien y exprime une expérience ni directement vécue ni simplement rapportée par un tiers, mais bien inférée par le sujet à propos de sa propre condition. L’antéposition du verbe « descubren » dans le premier exemple, et l’adverbe « entonces » dans les deux suivants, viennent souligner cette soudaineté de la prise de conscience. Le même mécanisme est à l’œuvre dans « de golpe que el yo que creí haber sido no ha sido sino y/o así partido en uno », où l’adverbe « de golpe » annonce explicitement l’instantanéité d’une prise de conscience qui aboutit à une dissociation du sujet poétique, redoublée par le jeu graphique sur « y/o » qui scinde le « yo » en plusieurs instances.
Enfin, dans « por intermedio de aurora bernárdez — que había sido su primera mujer — », le plus-que-parfait renvoie à une expérience ni directement vécue ni même rapportée de première main par la voix poétique, mais inférée à propos d’un événement — le mariage entre Aurora Bernárdez et Julio Cortázar — dont elle n’a pas été témoin. La mise en concordance du plus-que-parfait dans ce contexte rétrospectif marque à la fois l’achèvement du procès évoqué dans un passé englobant et la distance qui sépare la voix poétique de l’information ainsi transmise.
Une échelle de fiabilité de l’information
Les travaux de Stefan Pfänder et Azucena Palacios permettent de systématiser ces observations en une véritable échelle de fiabilité informationnelle, associée aux différents temps du passé en espagnol équatorien. Le prétérit simple, comme dans El niño se cayó, correspond à une information tenue pour fiable, parce que directement vue par le locuteur. Le prétérit composé, comme dans El niño se ha caído, correspond à une information inférée ou rapportée, mais non vue directement, donc d’une fiabilité moindre. Le plus-que-parfait, enfin, comme dans El niño se había caído, correspond au degré de fiabilité le plus faible : ni expérience directe, ni information rapportée de façon assurée, mais simple inférence du locuteur.
Cette gradation dessine ainsi deux grands degrés d’évidentialité : l’évidentialité directe, associée au prétérit simple, et l’évidentialité indirecte, associée au prétérit composé et au plus-que-parfait, cette dernière catégorie se subdivisant elle-même entre une fiabilité relative, dans le cas du prétérit composé, et une fiabilité moindre encore, purement inférentielle, dans le cas du plus-que-parfait. Pfänder et Palacios précisent par ailleurs que, dans le prétérit simple équatorien, c’est l’aspect perfectif qui prévaut sur la mesure du temps écoulé entre l’événement et le moment de son énonciation, tandis que le prétérit composé sert avant tout à désigner des états présents résultant d’actions passées, sans pour autant décrire des situations passées ou récemment passées en tant que telles.
Compte tenu de cette richesse aspectuelle, et de la présence marquée du géolecte équatorien dans l’œuvre d’Adoum, la lecture des occurrences de prétérit composé chez ce poète appelle un double regard : celui des valeurs canoniques associées à cette forme verbale dans l’espagnol non équatorien — aspect global, valeur perfective aux répercussions sur le présent d’énonciation — et celui, complémentaire, des différentes grilles de lecture qu’ouvre la variante équatorienne, avec ses valeurs propres de résultativité, de surprise et d’évidentialité indirecte. C’est précisément cette double lecture qui permet de saisir toute la subtilité polyphonique que la grammaire du passé composé confère à la voix poétique d’Adoum.
FAQ
Le passé composé équatorien exprime-t-il toujours la même chose que le passé composé péninsulaire ? Non. En espagnol péninsulaire et dans la majeure partie de l’espagnol hispano-américain hors zones de contact, le passé composé exprime avant tout la perfectivité d’un procès achevé dont les effets se prolongent jusqu’au présent d’énonciation. En espagnol andin équatorien, cette valeur coexiste avec deux valeurs supplémentaires, directement issues du contact avec le quichua : la résultativité teintée de surprise, et l’évidentialité indirecte, c’est-à-dire le marquage d’une information rapportée ou inférée plutôt que directement constatée.
Qu’est-ce que l’évidentialité indirecte en espagnol équatorien ? Il s’agit d’une valeur grammaticale qui indique que le locuteur n’a pas été témoin direct du fait qu’il rapporte, mais qu’il en a connaissance par l’intermédiaire d’un tiers, ou qu’il l’infère. Cette valeur s’oppose à l’évidentialité directe, associée au prétérit simple, qui signale au contraire un témoignage ou une perception de première main.
Pourquoi le passage du prétérit simple au prétérit composé s’accompagne-t-il souvent d’une correction chez les locuteurs équatoriens ? Parce que ce passage traduit un changement de statut épistémique de l’information transmise : passer de « le dijo » à « le ha dicho », par exemple, revient à signaler que l’on n’a pas été le témoin direct de l’échange rapporté, mais que l’on en a eu connaissance par un tiers. La correction grammaticale accompagne ainsi, en temps réel, une forme d’honnêteté informationnelle propre à la pragmatique de l’espagnol andin.
Cette caractéristique aspectuelle est-elle propre au quichua ou existe-t-elle dans d’autres langues andines ? Le marquage grammatical de l’évidentialité — la distinction entre ce que l’on a soi-même constaté et ce que l’on tient d’autrui — est un trait attesté dans plusieurs langues andines, dont le quichua fait partie. C’est précisément ce contact prolongé entre le quichua et l’espagnol dans les Andes équatoriennes qui a permis à cette distinction, marquée morphologiquement en quichua, de trouver une expression périphrastique au sein même du système verbal espagnol, par le biais du choix entre prétérit simple, prétérit composé et plus-que-parfait.
Pourquoi Jorge Enrique Adoum recourt-il autant à ces valeurs aspectuelles dans sa poésie ? Au-delà de la simple fidélité à l’oralité équatorienne, ce recours permet à la voix poétique de dédoubler son propre discours, de suggérer une distance, une surprise ou une source d’information extérieure sans avoir à l’expliciter lexicalement. La grammaire elle-même devient ainsi un outil de construction polyphonique et de mise à distance du sujet lyrique vis-à-vis de ce qu’il énonce.
