Le voseo en espagnol andin équatorien
Si le voseo demeure absent de la poésie de Jorge Enrique Adoum (JEA), il n’en est pas moins remarquablement présent dans son roman Entre Marx y una mujer desnuda, où l’on relève pas moins de treize occurrences réparties en deux lexicalisations distinctes : vos associé à une conjugaison de deuxième personne du singulier, et vos associé, plus rarement, à une conjugaison de deuxième personne du pluriel.
Une définition académique en décalage avec l’usage réel
Le Diccionario panhispánico de dudas propose, sur le voseo équatorien, une description qui apparaît aujourd’hui incomplète et partiellement décalée par rapport à la réalité linguistique du pays. L’ouvrage y présente le voseo comme un phénomène cantonné à certaines zones rurales et aux registres familiers, en concurrence avec le tuteo dans les régions de la Côte et de la Sierra, à l’exception de la province d’Esmeraldas où il serait généralisé à toutes les classes sociales et jouirait d’une vitalité particulière. Le dictionnaire distingue par ailleurs un voseo côtier de type pronominal et verbal, aux terminaisons proches de celles du Río de la Plata (vos pensás), d’un voseo andin où tuteo et voseo se mêlent, les zones rurales de la Sierra adoptant quant à elles des terminaisons en -í(s) proches du voseo chilien.
Voseo, tuteo, ustedeo : une échelle de complicité
Dans le cas spécifique de l’espagnol andin équatorien, voseo et tuteo ne se distribuent pas selon un simple critère géographique ou social, mais fonctionnent bel et bien en concurrence directe l’un avec l’autre, chacun porteur d’une valeur relationnelle propre. Le tuteo signale une relation de confiance ordinaire entre les locuteurs, tandis que le voseo va plus loin : il suppose un lien de complicité, un degré d’intimité et de familiarité nettement plus élevé. On peut ainsi représenter les trois formes de traitement — vos, tú et usted — comme les trois paliers d’une échelle allant de la plus forte complicité à la plus forte distanciation.
Le voseo dans Entre Marx y una mujer desnuda
Bien que ce roman ne fasse pas partie à proprement parler du corpus poétique étudié, son examen s’est révélé nécessaire pour nourrir la réflexion sur la systématisation du recours au géolecte dans l’œuvre de JEA. Entre Marx y una mujer desnuda constitue en effet, selon les termes mêmes d’Adoum, un « texte avec personnages » — une sorte d’ovni générique difficile à classer, à l’image de sa poésie elle-même, éminemment narrative.
La construction la plus fréquente associe vos à une conjugaison de deuxième personne du singulier, comme dans « ¿Y a vos te pagan por estar sentado ahí escribiendo? », « Vos no puedes jugar antes de que lleguen los españoles », ou encore « Vos sabes que no tengo tiempo para literaturas ni pendejadas de ésas ». Cette forme domine très largement le corpus relevé et vient, dans la plupart des cas, affirmer ou souligner le degré de confiance qui unit les interlocuteurs, tel que l’oralité du roman le met en scène.
Un exemple s’écarte cependant de cette valeur de confiance partagée : « ¿Y vos has visto cómo tengo yo los cojones, pendejo? ». Ici, l’emploi du voseo ne traduit plus la complicité entre les protagonistes, mais devient au contraire l’instrument d’une dégradation volontaire de l’interlocuteur, à qui l’on refuse tout traitement de courtoisie. Ce type de situation appelle souvent, en retour, une réplique indignée de la forme « ¿Cuál vosf puesf? », où l’ajout interjectif du son /f/ en suffixation vient à la fois marquer l’indignation de l’interlocuteur offusqué et accentuer la portée vocative de l’interrogation-exclamation.
La seconde lexicalisation, plus rare, associe vos à une conjugaison de deuxième personne du pluriel, comme dans « Qué más vos Falcón qué suertudo que sois » ou « Yo a vos te conozco, sois amigo del compañero Galo ». Cette forme, moins fréquente dans le roman, illustre la coexistence, au sein même de l’espagnol équatorien, de deux systèmes verbaux concurrents associés au pronom vos — signe supplémentaire de la richesse dialectale que recouvre ce seul trait grammatical.
Enfin, certains énoncés du corpus, comme « Verás Galo, vos y yo podemos hablar a calzón quitado » ou « No sé patrón dijo vos has de ver para eso sois inteligente », ne permettent pas de déterminer avec certitude la personne de conjugaison associée à vos, l’ambiguïté syntaxique de l’énoncé rendant cette identification impossible ou, à tout le moins, hors du cadre binaire habituellement observé.
Une richesse dialectale mise au service du roman
L’ensemble de ces occurrences confirme que le voseo, loin de se limiter à une simple marque géographique ou sociale reléguée aux zones rurales comme le suggère la définition académique, constitue en réalité un outil pragmatique à part entière dans l’espagnol andin équatorien, capable d’exprimer aussi bien la plus grande complicité entre deux locuteurs que, à l’inverse, une forme de mépris ou de dégradation délibérée. C’est cette même souplesse pragmatique qu’Adoum met à profit dans Entre Marx y una mujer desnuda, où le recours au voseo participe pleinement de la texture orale et vivante du roman.
FAQ
Qu’est-ce que le voseo ? Le voseo désigne l’emploi du pronom vos à la place de tú pour s’adresser à un interlocuteur en espagnol. Selon les régions hispanophones, ce pronom peut être associé à des conjugaisons verbales différentes, ce qui distingue notamment le voseo rioplatense du voseo andin ou chilien.
Le voseo équatorien est-il identique au voseo argentin ? Non. Si les deux partagent l’emploi du pronom vos, les terminaisons verbales associées diffèrent selon les zones du pays : la Côte équatorienne se rapproche des terminaisons rioplatenses, tandis que certaines zones rurales de la Sierra adoptent des terminaisons proches du voseo chilien, ce qui témoigne d’une réalité dialectale bien plus complexe que ne le laisse entendre une description binaire.
Dans quels contextes le voseo est-il employé en Équateur andin ? Contrairement à ce que suggère sa description académique comme trait rural ou familier, le voseo andin équatorien s’emploie en concurrence directe avec le tuteo, indépendamment du seul critère géographique, pour marquer un degré de complicité et d’intimité plus élevé entre les locuteurs que ne le fait le tuteo.
Le voseo peut-il avoir une valeur négative ou dégradante ? Oui. Si le voseo exprime le plus souvent une relation de confiance et de complicité, il peut également, selon le contexte d’énonciation, être employé pour marquer un manque de respect ou une volonté de rabaisser l’interlocuteur, en lui refusant le traitement de courtoisie qu’impliquerait le recours à usted ou même à tú.
Pourquoi étudier le voseo à partir d’un roman plutôt que de la poésie d’Adoum ? Parce que le voseo est absent de l’œuvre poétique de Jorge Enrique Adoum, mais très présent dans son roman Entre Marx y una mujer desnuda. L’examen de ce texte permet néanmoins d’éclairer la démarche linguistique plus large du poète, dans la mesure où ce roman partage avec sa poésie un même souci de systématisation du recours au géolecte équatorien.
