Le gérondif perfectif en espagnol andin équatorien

Le gérondif perfectif est un trait grammatical que l’on associe le plus souvent à des langues comme le russe, où le gérondif dit « perfectif » marque explicitement l’achèvement d’une action. Or ce même phénomène existe également en espagnol équatorien, où il s’est développé sous l’influence du contact prolongé avec le quichua dans la zone andine. Contrairement au gérondif « standard » de l’espagnol non équatorien, qui exprime avant tout la simultanéité de deux actions, le gérondif perfectif équatorien introduit une relation de succession entre deux procès, l’un devant nécessairement s’achever pour que l’autre puisse débuter.

Définition et mécanisme du gérondif perfectif

La linguiste Marleen Haboud a largement contribué à documenter cette particularité de l’espagnol andin. Elle relève que l’une des caractéristiques du castillan andin équatorien réside précisément dans l’usage fréquent du participe présent, ou gérondif, pour coder la perfectivité. Selon elle, la construction gérondive ne se limite pas à exprimer la simultanéité de deux événements : elle peut également rendre compte du déroulement successif de deux actions, la seconde ne pouvant commencer qu’une fois la première achevée — c’est cette valeur que l’on désigne sous le nom de perfectivité, ou d’aspect perfectif. Haboud observe en outre que ces constructions apparaissent avec une fréquence particulièrement élevée lorsque le verbe conjugué appartient à la classe des verbes de mouvement, tels que ir, venir, regresar ou volver.

Ce fonctionnement repose sur une redistribution des rôles syntaxiques et sémantiques entre les deux verbes en présence. Le verbe au gérondif, loin de jouer un simple rôle de modificateur circonstanciel comme dans le gérondif canonique, devient le véritable noyau sémantique de l’énoncé : c’est lui qui porte l’action principale, celle qui constitue le résultat achevé du procès. Le verbe conjugué, quant à lui, se voit relégué à une fonction d’auxiliaire ou de semi-auxiliaire — fonction qu’assument fréquemment des verbes à valeur causative ou applicative tels que dar, dejar ou mandar, sans que cette liste soit exhaustive. La perfectivité propre au gérondif équatorien emporte ainsi une véritable valeur résultative : l’accent n’est plus mis sur la simultanéité des deux actions, mais sur l’aboutissement de celle exprimée par le gérondif.

Une source de polyphonie poétique

Cette double lecture possible — celle qui relève de l’espagnol équatorien (Ec) et celle qui relève de l’espagnol non équatorien (NEc) — engendre presque mécaniquement une strate supplémentaire de polysémie, et par conséquent de polyphonie, selon la grille d’interprétation adoptée par le lecteur. Le locuteur non équatorien, en effet, ne perçoit pas spontanément la valeur perfective du gérondif dans ce type de construction : c’est précisément de cet écart de perception entre les deux communautés linguistiques que naît l’effet de polyphonie recherché par la voix poétique chez Jorge Enrique Adoum (JEA), chez qui l’on recense au moins une dizaine d’occurrences significatives de ce phénomène dans Poesía hasta hoy.

Dix exemples de gérondif perfectif chez Adoum

Le premier exemple, « Andando, morir moliendo, deslavando el ser », illustre parfaitement cette ambivalence interprétative. Lu du point de vue non équatorien, le gérondif exprime la simultanéité : mourir se produit en même temps que moudre et que délaver. Lu du point de vue équatorien, en revanche, morir fonctionne comme un semi-auxiliaire causatif qui modalise le noyau gérondival moliendo et deslavando : c’est la mort qui produit, comme résultat immédiat, l’action de moudre et de délaver. On notera par ailleurs la paronymie qui rapproche morir et moliendo, renforcée par un effet de rétrolecture qui fait résonner muriendo derrière moliendo, ainsi que la présence du néologisme deslavar, forgé par préfixation privative, qui souligne l’intensité lyrique du vers.

Le deuxième exemple, « prolóngate durmiendo para que vuelvas a amanecer », se prête lui aussi à une double lecture qui n’est pas exclusive l’une de l’autre : la simultanéité entre la prolongation de la vie et le sommeil, du côté non équatorien, coexiste avec une lecture résultative, du côté équatorien, où il faut d’abord avoir dormi pour ensuite se prolonger jusqu’au jour nouveau. En superposant ainsi deux strates de sens, JEA fait jouer pleinement la polysémie du gérondif, permettant au poème de porter plusieurs messages simultanés à différentes échelles syntaxiques.

Les deux variantes suivantes, « siembras muriendo con toda tu familia » et « Edifica su propia cárcel que mojando lo agoniza », partagent une même structure : le verbe de mouvement ou de geste conjugué (sembrar, mojar) fonctionne comme semi-auxiliaire causatif, tandis que le résultat de l’action — la mort, l’agonie — est porté par le verbe au gérondif. La lecture équatorienne installe ainsi une relation de cause à effet entre le fait de semer et la mort qui s’ensuit, quand la lecture non équatorienne ne suppose qu’une simple coïncidence temporelle entre les deux actions, sans lien de causalité.

Dans « cuando salí para volver amando este retorno », c’est le retour lui-même qui, du point de vue équatorien, produit comme résultat l’amour porté à ce retour — une interprétation renforcée par la présence de la formule proche de l’expression équatorienne lexicalisée irse a volver, ici transformée en salir para volver, et confirmée par la reprise synonymique de volver dans retorno.

L’exemple « nadie muere amando en la literatura » illustre à lui seul toute l’ambivalence du gérondif perfectif : lu au prisme non équatorien, il signifie que plus personne ne meurt tout en aimant dans la littérature, les deux états étant simultanés ; lu au prisme équatorien, il signifie au contraire que mourir devient la conséquence d’aimer, le premier procès découlant du second. Le vers offre ainsi un double entendement selon la position linguistique du lecteur.

L’exemple « debemos regresar buscando tus insignias » ajoute une nuance supplémentaire à la valeur résultative du gérondif perfectif : celle de l’obligation. La présence de debemos en tête d’énoncé renforce cette lecture : pour le lecteur non équatorien, il s’agit de rebrousser chemin en cherchant les insignes égarées en route ; pour le lecteur équatorien, c’est l’obligation de retourner au point de départ, où se trouvent effectivement les insignes, qui est actualisée.

L’exemple « que barre el polvo que dejó la semana cabeceando » offre deux lectures diamétralement opposées : côté équatorien, c’est la poussière qui rend la semaine somnolente ; côté non équatorien, c’est parce que la semaine s’assoupit que la poussière s’accumule. Un tel effet de renversement complet du sens selon la grille de lecture adoptée illustre bien la difficulté que représente la traduction de l’œuvre d’Adoum, une difficulté que le poète semblait avoir pleinement anticipée : selon les échanges tenus avec Alejandra Adoum, sa fille, JEA ne recherchait pas particulièrement la traduction de son œuvre, ce que confirme son recours massif au géolecte équatorien.

Dans « Traemos crepitando inmenso fuego el hombre el acusado », le gérondif perfectif équatorien associe la valeur résultative à une idée d’immédiateté dans la succession des deux procès : le fait d’apporter précède, avec une quasi-simultanéité, l’état de crépitement qui en résulte.

Enfin, la construction dejar + gérondif, que l’on retrouve dans « perdonarme el haberme ido y dejarme esperando » et dans « dejarme esperándome sin venir a encontrarme », constitue sans doute l’un des cas les plus emblématiques et les plus aisément reconnaissables du gérondif perfectif équatorien. Éminemment résultative, cette construction délimite deux actions dans une chaîne de succession stricte, où la première doit être pleinement achevée pour que la seconde puisse advenir. Dans les deux occurrences chez Adoum, il s’agit de dejar esperando la voix poétique elle-même, laissée seule et abandonnée à son sort — une résultativité que renforce encore, dans le second exemple, le contexte immédiat de « sin venir a encontrarme ». Ces vers, tirés du poème « Sobre la inutilidad de la semiología », évoquent en filigrane la mort du frère du poète, et donnent à l’isolement exprimé une profondeur particulière, entre dédoublement de soi et attente vaine de retrouvailles.

Quand la syntaxe équatorienne dépasse les catégories du dictionnaire

Il est révélateur que la valeur sémantique canonique attribuée à dejar en espagnol non équatorien — tantôt « cesser », tantôt « laisser » — peine à rendre pleinement compte de l’effet obtenu dans ces vers d’Adoum, sinon par une relecture rétrospective de la valeur résultative propre à l’espagnol équatorien. Le semi-auxiliaire dejarme y exerce en réalité une fonction très proche de celle de tenerme, fonction que le dictionnaire académique confirme indirectement : le sens de dejar comme « faire défaut, s’absenter » en espagnol non équatorien s’actualise, en équatorien, en un sens plus proche de « se retirer, s’écarter de quelque chose ou de quelqu’un » — configurant ainsi ce dédoublement du sujet dans l’absence, si caractéristique de la voix lyrique d’Adoum.

FAQ

Qu’est-ce que le gérondif perfectif en espagnol équatorien ? Il s’agit d’une construction verbale propre à l’espagnol andin équatorien, dans laquelle le gérondif ne marque plus la simultanéité de deux actions, comme en espagnol standard, mais leur succession : la première action, portée par le verbe conjugué, doit être achevée pour que la seconde, portée par le verbe au gérondif, puisse se produire. Cette construction résulte du contact prolongé entre l’espagnol et le quichua dans les Andes équatoriennes.

En quoi le gérondif perfectif équatorien diffère-t-il du gérondif standard de l’espagnol ? Le gérondif standard exprime généralement la simultanéité de deux procès (par exemple, « il travaille en chantant », où les deux actions se déroulent en même temps). Le gérondif perfectif équatorien, à l’inverse, exprime une relation de cause à conséquence ou de succession stricte entre deux procès, le verbe conjugué jouant le rôle d’un semi-auxiliaire causatif et le verbe au gérondif portant le résultat de l’action.

Pourquoi ce phénomène crée-t-il un effet de polyphonie chez Jorge Enrique Adoum ? Parce qu’un même vers peut se lire de deux manières radicalement différentes selon que le lecteur applique la grille de lecture équatorienne ou celle de l’espagnol non équatorien. Cette double lecture, souvent non exclusive, permet au poème de porter simultanément plusieurs strates de sens, produisant un effet de polyphonie construit directement sur l’ambivalence grammaticale de la langue.

Quels types de verbes sont le plus souvent associés au gérondif perfectif équatorien ? Les verbes de mouvement, tels que ir, venir, regresar ou volver, sont particulièrement propices à cette construction, tout comme les verbes à valeur causative ou applicative tels que dar, dejar ou mandar, qui fonctionnent alors comme auxiliaires ou semi-auxiliaires du verbe principal exprimé au gérondif.

La construction dejar + gérondif est-elle un cas particulier du gérondif perfectif ? Oui, elle en constitue même l’un des exemples les plus représentatifs et les plus reconnaissables. Elle marque de façon particulièrement nette la valeur résultative propre à cette construction, en délimitant deux actions successives dont la première doit impérativement s’achever pour que la seconde advienne — un schéma que l’on retrouve à plusieurs reprises dans l’œuvre d’Adoum pour exprimer l’abandon et l’attente.

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