Le bénéfactif en espagnol andin équatorien : de l’atténuation de l’impératif à la poétisation d’une langue de contact

Parmi les traits syntaxiques les plus caractéristiques de l’espagnol andin équatorien figure le bénéfactif, construction périphrastique directement héritée du long contact entre le quichua et le castillan. Ce trait grammatical, particulièrement saillant en quichua, s’est transposé en espagnol sous une forme propre à cette langue : la périphrase dar + gérondif. Loin d’être un simple régionalisme anecdotique, ce procédé constitue un révélateur privilégié des dynamiques de contact linguistique à l’œuvre dans les Andes équatoriennes, et trouve dans l’œuvre poétique de Jorge Enrique Adoum un terrain d’expression littéraire à part entière.

Une construction au service de l’atténuation

Le principe de base de cette périphrase consiste à faire suivre le verbe dar d’un second verbe au gérondif, de manière à exprimer, sous une forme perçue comme plus courtoise, ce que la forme conjuguée simple de ce second verbe exprimerait directement. Ce mécanisme se manifeste tout particulièrement à l’impératif, où il permet d’adoucir la charge injonctive de l’ordre, mais aussi d’insister sur l’idée que l’action est accomplie au profit ou à la place d’un tiers.

La linguiste Marleen Haboud a largement documenté ce phénomène, montrant que le contact prolongé entre quichua et castillan andin a entraîné toute une série de transformations touchant à la fois la syntaxe, la sémantique et la pragmatique de l’espagnol des Andes : réorganisation de l’ordre des éléments dans la phrase, réaménagement des constructions à l’impératif, réinterprétation de certaines tournures périphrastiques au gérondif dans une valeur perfective, et surtout réanalyse du verbe dar lui-même comme marqueur bénéfactif. Haboud observe par ailleurs que l’usage du gérondif perfectif dessine une sorte de continuum entre locuteurs bilingues quichua-castillan et locuteurs hispanophones monolingues, un continuum qui ne peut se comprendre qu’en le replaçant dans le contexte historique et culturel propre à ce contact linguistique.

Au-delà de l’impératif : un usage plus large qu’on ne le pensait

Si les premières descriptions de cette construction, notamment celles de Toscano et de Niño-Murcia, la présentaient comme quasi exclusivement liée à l’impératif, les travaux plus récents de Haboud montrent qu’elle déborde largement ce seul cadre. La périphrase dar + gérondif s’emploie également dans des énoncés non impératifs, sans restriction particulière de temps ou d’aspect verbal — ce qui invite à revoir la portée qu’on lui attribuait initialement.

Haboud précise en outre les différentes valeurs pragmatiques que cette construction est susceptible de coder : la politesse (au sens de « s’il te plaît », « aurais-tu l’amabilité de »), la substitution (« à ma place », « pour moi »), la directionnalité de l’action — tantôt vers l’allocutaire, tantôt vers le locuteur — et enfin un bénéfice adressé à un participant qui n’apparaît pas nécessairement de façon explicite dans l’événement décrit. Ces différentes fonctions, qui sont codées morphologiquement en quichua par les suffixes -pa et -wa, doivent en espagnol trouver un équivalent dans des structures syntaxiques : c’est précisément cette périphrase gérondive, dénuée de marquage temporel propre, qui vient combler ce besoin.

Un calque pragmatique, non un simple calque syntaxique

Haboud et Azucena Palacios insistent sur un point de méthode important : cette périphrase du gérondif ne saurait être réduite à un calque syntaxique direct du quichua vers l’espagnol. Il s’agit au contraire d’un processus bien plus complexe, qui opère simultanément à plusieurs niveaux — celui du transfert de traits morphosyntaxiques, sémantiques et pragmatiques du quichua vers le castillan, et celui de la réanalyse du verbe dar comme un auxiliaire à valeur bénéfactive. Cette distinction n’est pas anodine : elle situe le phénomène du côté d’une véritable restructuration cognitive et communicative de la langue, plutôt que du côté d’une simple transposition mécanique de tournures d’une langue à l’autre.

Une présence contestée en littérature — et pourtant bien réelle

Susana Cordero de Espinosa, dans une perspective résolument prescriptiviste, considère que cette construction, très fréquente dans le parler quotidien de la Sierra équatorienne, serait quasiment absente du domaine littéraire, sauf lorsque celui-ci cherche délibérément à reproduire le langage familier. Or l’examen de l’œuvre d’Adoum contredit directement cette affirmation : on y relève au moins deux occurrences de cette construction bénéfactive, dont l’une constitue une variante de l’autre, et qui ne sauraient être réduites à une simple « reproduction du langage familier » — elles fonctionnent bien plutôt comme un authentique vecteur d’expression poétique.

Le premier exemple, « Pregunta todavía, / dame otra vez preguntando / si juega, si está enojado », associe le verbe darau pronom me et au verbe preguntar au gérondif. L’atténuation de l’impératif y est particulièrement visible, dans la mesure où la locution redouble immédiatement un verbe déjà à l’impératif (Pregunta todavía). Le recours au bénéfactif permet ici d’insister sur la requête tout en la dépouillant de la charge contraignante propre à l’impératif, souvent ressentie comme une forme de violence verbale. La voix poétique demande ainsi à son interlocuteur de poser une question en son nom : ce dernier agit comme un intermédiaire, un service lui étant explicitement rendu.

Cette construction s’inscrit d’ailleurs dans une échelle d’atténuation graduelle, mise en évidence par Haboud à partir de variantes comme Pásame el poncho, Dame pasando el poncho, Date pasando el poncho ou encore Da pasando el poncho: plus la périphrase se complexifie, plus l’impérativité perçue diminue et plus l’atténuation s’accroît.

Le second exemple, « ayúdame arrancando las difíciles pestañas / que al sueño estorban », fait intervenir le verbe ayudarplutôt que dar, mais produit un effet strictement analogue : le caractère bénéfactif est ici inhérent au verbe lui-même, et sa combinaison avec un second verbe au gérondif réduit de la même façon le degré d’impérativité, tout en sollicitant la participation conjointe de l’allocutaire à l’action décrite.

Une stratégie de décolonisation poétique de la langue

En mobilisant des constructions aussi typiques du contact linguistique quichua-espagnol, largement répandues en Équateur dès l’époque de composition de ces poèmes — 1949 et 1959 respectivement —, la voix poétique d’Adoum s’inscrit en rupture linguistique avec la langue du colonisateur telle qu’elle transparaît dans les Cuadernos de la tierra. Adoum opère ainsi une véritable décolonisation de la langue par la poétisation du parler équatorien : ancrer la langue vernaculaire dans le tissu même du poème revient à lui conférer un statut de langue littéraire à part entière, la débarrassant, dans une certaine mesure, de l’étiquette d’impropriété qui lui est parfois accolée.

Cette démarche distingue nettement Adoum de la plupart de ses contemporains et prédécesseurs — à l’exception notable d’Icaza — qui recouraient également aux équatorianismes, mais essentiellement comme stratégie de marginalisation de leurs personnages, sans profondeur psychologique particulière. Chez Adoum, à l’inverse, cet usage vaut légitimation du parler vernaculaire : il compte parmi les tout premiers à avoir fait pénétrer l’équatorien dans la poésie, transformant cette variante linguistique en support d’une expression renouvelée et, par là même, décolonisée. Adoum lui-même formule cette dynamique en des termes saisissants, évoquant comment le parler dominateur — celui de l’administration, de la justice, de l’éducation, longtemps réservé aux descendants des conquistadors et des encomenderos — s’est trouvé façonné et transformé au fil des générations, jusqu’à ce que l’Amérique restitue à l’Espagne un parler différent, métissé, enrichi de tous les apports venus s’y déverser.

Vers une extension modalisatrice du bénéfactif

D’autres énoncés, tirés cette fois d’Entre Marx y una mujer desnuda, témoignent d’un usage plus familier encore, qui pousse jusqu’au bout le processus d’intermédiarisation propre au bénéfactif. Ainsi de la phrase « Cuando nos atrasamos en el pago eso has de dar diciendo en el periódico », où la construction ne relève plus d’une simple logique bénéfactive, mais d’une modalisation de la dénonciation : l’agrammaticalité apparente de l’énoncé permet au locuteur de prendre ses distances vis-à-vis de ses propres propos, de s’en désolidariser partiellement. Un second exemple, « Nadie lee su denuncia los comunistas les han dado escribiendo y el que lo lee ya lo sabía », relève quant à lui d’un usage plus classique de substitution plutôt que de bénéfice pur : il s’agit à la fois d’écrire pour un tiers collectif — les communistes — et de le faire à leur place.

Ces différentes occurrences confirment, s’il en était besoin, que le bénéfactif équatorien ne se limite pas à un simple procédé de politesse impérative : il constitue un système modal et pragmatique complexe, dont l’usage poétique chez Adoum révèle toute la richesse expressive, bien au-delà des cadres restrictifs dans lesquels on a parfois voulu l’enfermer.

 

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