La non-concordance du datif en espagnol andin : un phénomène morphosyntaxique mal compris

Parmi les traits qui distinguent l’espagnol parlé dans les Andes équatoriennes de la norme grammaticale académique, la non-concordance du datif occupe une place particulière : il s’agit d’un usage si profondément ancré chez les locuteurs qu’il n’est presque jamais perçu comme une entorse à la norme. Ce phénomène, qui consiste à employer le pronom le là où la grammaire prescrit les pour marquer l’accord avec un complément d’objet indirect pluriel, mérite qu’on s’y arrête, tant du point de vue de son fonctionnement interne que de la manière dont il est reçu par la communauté linguistique andine.

Un exemple littéraire révélateur

On trouve une occurrence particulièrement nette de cette discordance chez le poète équatorien Jorge Enrique Adoum, dans le vers « y pongo el significado otro que le diste a las cosas » (Poesía hasta hoy, p. 825). Ici, le complément d’objet indirect a las cosas est pluriel, ce qui imposerait normativement l’emploi de les diste ; or c’est bien la forme singulière le diste qui apparaît. Loin d’être une maladresse isolée ou une licence poétique ponctuelle, ce choix reflète un usage oral extrêmement répandu, que la littérature peut occasionnellement laisser transparaître lorsqu’elle cherche à capter la texture réelle de la langue parlée.

Ce qu’en dit la norme académique

La Nueva gramática de la lengua española de l’Académie royale espagnole recense effectivement ce phénomène, mais se garde bien d’en faire un marqueur géographique opposant l’Espagne péninsulaire à l’Amérique hispanophone. L’ouvrage souligne au contraire que cette discordance se rencontre dans de très nombreux pays hispanophones, sans clivage net entre les deux rives de l’Atlantique, et note que certaines de ses manifestations ont même gagné les registres soutenus, en particulier à l’oral. La grammaire académique recommande néanmoins, dans les contextes formels, de conserver l’accord de nombre entre le pronom datif et le groupe nominal ou le pronom tonique auquel il renvoie — d’où la forme prescrite Les dije la verdad a los policías plutôt que Le dije.

Un détail mérite d’être relevé : la substitution de les par le ne s’observe pas dans les tournures au singulier qui désignent pourtant un ensemble de personnes ou de choses, comme dans Eso le gusta a todo el mundo ou La noticia le sorprendió mucho a mi familia. Cette restriction conduit l’Académie à formuler l’hypothèse qu’il s’agirait moins d’un phénomène strictement syntaxique que d’un phénomène morphophonologique, c’est-à-dire lié à la structure sonore et morphologique du pronom lui-même plutôt qu’à une véritable défaillance de l’accord grammatical.

Une réalité différente sur le terrain andin

L’observation directe de la pratique linguistique en Équateur, et plus particulièrement dans les régions andines du pays, invite cependant à nuancer ce cadrage général. Là où la description académique évoque un usage répandu mais concurrencé par la norme, l’expérience du terrain équatorien révèle un usage quasi systématique, à tel point que les locuteurs eux-mêmes n’identifient absolument pas la non-concordance comme une irrégularité, encore moins comme une faute. Le phénomène ne se présente donc pas, dans ce contexte précis, comme une variante stylistique parmi d’autres, mais comme la forme non marquée, celle qui structure spontanément l’expression orale de la majorité des locuteurs andins, indépendamment du niveau de formalité de la situation de communication.

Un phénomène à ne pas confondre avec un autre

Il importe de bien distinguer cette non-concordance du datif d’un second phénomène, propre lui aussi à l’espagnol équatorien, mais de nature entièrement différente : celui de la concordance ou non-concordance temporelle entre proposition principale et proposition subordonnée. Ce second usage ne relève pas d’un simple flottement entre registre soigné et registre relâché ; il correspond en réalité à l’introduction d’un degré intermédiaire dans l’expression de l’irréel, permettant au locuteur de moduler finement la valeur de ce qu’il énonce.

Comparons ainsi deux formulations qui, en apparence, expriment un même reproche :

(a1) Te dije que vengas (b1) Te dije que vinieras

Si les deux phrases traduisent un reproche adressé à l’interlocuteur, elles n’actualisent pas la même situation. Dans le premier cas, le locuteur rappelle avoir demandé à son interlocuteur de venir, mais celui-ci est arrivé en retard, a demandé une confirmation avant de se présenter, ou dispose encore du temps nécessaire pour arriver : l’événement demeure réalisé, en cours de réalisation ou encore réalisable. Dans le second cas, en revanche, le reproche porte explicitement sur le fait que l’interlocuteur n’est pas venu du tout : l’événement est présenté comme définitivement non réalisé. On peut expliciter cette différence par les paraphrases suivantes :

(a2) Te dije que vengas y llegas tarde

(b2) Te dije que vinieras y no lo hiciste

Cette alternance modale répond donc à une logique sémantique fine, celle de l’introduction d’un palier intermédiaire entre le réel accompli et l’irréel du passé, et non à une simple variation de registre entre langue soutenue et langue familière — contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire par analogie avec la non-concordance du datif.

Portée de cette distinction

Ce rapprochement entre deux phénomènes de non-concordance, l’un portant sur l’accord pronominal, l’autre sur la correspondance temporelle entre propositions, met en lumière un point méthodologique essentiel pour quiconque analyse l’espagnol andin : la notion même de « non-concordance » recouvre, selon le domaine grammatical concerné, des mécanismes linguistiques radicalement différents. Dans un cas, il s’agit d’un phénomène que l’on peut qualifier de morphophonologique, largement inconscient pour les locuteurs et non hiérarchisé entre formel et informel ; dans l’autre, d’un procédé modal parfaitement fonctionnel, mobilisé de manière consciente ou semi-consciente pour distinguer des degrés de réalité de l’événement rapporté. Cette distinction invite à se méfier des généralisations hâtives sur les particularismes de l’espagnol américain, et rappelle la nécessité d’examiner chaque trait dialectal dans sa logique interne propre, plutôt que de le rattacher trop vite à une explication unique et globalisante.

 

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