Une thèse de doctorat au service de l’expertise linguistique

Le travail de recherche universitaire n’est pas un simple exercice académique isolé de la pratique professionnelle : il en est, ici, le socle. Ma thèse de doctorat en linguistique, soutenue à l’Université Bordeaux Montaigne sous la direction de Federico Bravo, porte sur l’œuvre poétique et narrative de l’écrivain équatorien Jorgenrique Adoum. Elle mobilise un arsenal méthodologique — linguistique énonciative, variationnelle, textométrique, stylistique et traductologique — directement transposable aux missions d’expertise linguistique légale que je conduis par ailleurs : attribution d’auteur, analyse stylométrique, caractérisation d’un idiolecte ou d’un microlecte.

Un objet d’étude singulier

Adoum est l’un des auteurs les plus importants de la littérature équatorienne du XXe siècle, contemporain de Gabriel García Márquez ou d’Alejo Carpentier, mais resté largement méconnu en Europe faute d’un secteur éditorial équatorien alors en mesure de le faire rayonner hors de la sphère hispanophone. Son œuvre constitue pourtant un terrain d’analyse linguistique exceptionnel : une langue espagnole travaillée en profondeur par le quichua et par le castillan andin, jusque dans la syntaxe et la perception du temps et de l’espace, une néologie radicale, une polyphonie systématique et une transgression assumée des normes académiques du « bien parler » péninsulaire. Le corpus retenu couvre cinq décennies de production poétique, de son premier recueil publié en 1949 à son dernier paru en 1999, avec l’œuvre narrative convoquée en contrepoint.

Une méthode à la croisée du quantitatif et de l’interprétatif

La question centrale de la thèse est celle de l’équatorianité linguistique : comment se manifeste-t-elle formellement dans l’écriture d’Adoum, et comment sa créativité la transforme-t-elle en un système linguistique propre — ce que je nomme un microlecte ? Pour y répondre sans céder à l’impressionnisme critique, la démonstration articule deux régimes complémentaires : d’une part, la mesure objective par la textométrie, permettant de dégager des constantes thématiques et des degrés de prégnance sur l’ensemble du corpus ; d’autre part, l’analyse textuelle fine, restituant l’épaisseur interprétative que la seule donnée chiffrée ne peut porter. Chacune de ces deux approches neutralise les limites propres à l’autre, dans un dispositif de vérification croisée.

Trois axes structurent le raisonnement : un axe biographique, montrant comment les exils successifs d’Adoum — Santiago du Chili, Paris, Genève, Pékin, Tokyo — et son identité plurielle ont façonné son rapport à la langue espagnole ; un axe stylistique, décrivant la construction du microlecte adoumien jusqu’à l’échelle submorphémique ; un axe traductologique enfin, qui prolonge la textométrie vers ce que j’appelle la traductométrie.

La traductométrie, un outil né de la pratique professionnelle

Ce dernier point mérite un développement particulier, car il relie directement la recherche universitaire à mon activité de traducteur assermenté. La traductométrie mesure, au moyen de trois métriques précises, l’écart entre un texte source et ses traductions publiées — en français et en anglais — pour en dégager la signature propre de chaque traducteur face à une langue volontairement déviante. Ce protocole n’est pas né en laboratoire : ses prémices remontent à 2011, lorsque je coordonnais la traduction quotidienne, sous contrainte de délai serré, de dépêches d’une agence de presse équatorienne vers le français, l’anglais et le portugais. C’est cette nécessité opérationnelle d’évaluer rapidement un écart de qualité qui a donné naissance, des années plus tard et une fois formalisée académiquement, à un protocole reproductible et applicable à tout auteur à la langue fortement marquée — un principe que j’applique aujourd’hui dans mes missions d’expertise stylométrique judiciaire.

La thèse aboutit à une proposition de réingénierie linguistique, mise en pratique par la traduction intégrale de l’œuvre poétique d’Adoum vers un français délibérément retravaillé pour accueillir sa transgression — une démonstration expérimentale que la langue française, loin d’être structurellement figée, peut se déformer pour recevoir une écriture qui refuse la norme.

Pourquoi cette recherche compte pour mon activité d’expert

Cette thèse n’est pas une parenthèse académique dans un parcours professionnel : elle en est le prolongement scientifique. La rigueur méthodologique qu’elle impose — mesurer un écart, le nommer, le rendre reproductible et falsifiable — est exactement celle que je mobilise lorsqu’il s’agit d’attribuer la paternité d’un texte contesté, de caractériser un emprunt stylistique ou d’analyser une langue discursivement marquée devant une juridiction. Vingt années de compagnonnage avec l’œuvre d’un auteur hors norme ont façonné une exigence de précision que je mets aujourd’hui au service de mes clients.